V

 

— David, quand retournons-nous à Londres et quand rentrons-nous aux États-Unis ?

Le frère et la sœur prenaient leur petit déjeuner. La question de Rosaleen fit froncer le sourcil à David Hunter.

— Rien ne presse ! répondit-il. On est bien ici !

Par la fenêtre, on apercevait un paysage délicieusement anglais, avec, au premier plan, une grande pelouse qui descendait en pente douce vers la campagne.

— Tu m’avais dit, reprit Rosaleen, que nous ne tarderions pas à regagner les États-Unis. En fait, que nous partirions dès que tu aurais pu t’arranger…

— C’est que c’est justement plus difficile à arranger que tu ne crois ! Il y a des passagers prioritaires et nous ne pouvons, ni toi, ni moi, prétendre que nous allons là-bas pour affaires. Après une guerre, rien n’est simple !

Il n’était pas très content de ce qu’il disait. Les raisons qu’il invoquait étaient parfaitement authentiques, mais elles ressemblaient fort à des prétextes. Et puis, pourquoi Rosaleen se montrait-elle soudain si désireuse de retourner aux États-Unis ?

— Tu m’avais dit, David, que nous ne resterions ici qu’un petit bout de temps. Il n’était pas question de s’y installer à demeure.

— Qu’est-ce que tu reproches à Warmsley Vale… ou à « Furrowbank » ?

— Rien… C’est eux !

— Les Cloade ?

— Oui.

— C’est justement l’amusant de l’histoire ! répliqua David. Ils nous envient, ils nous détestent… et ça se voit sur leurs sales figures ! Tu ne voudrais pas me priver de ce plaisir-là !

Très bas, elle dit :

— Je regrette que tu considères les choses comme cela.

— Voyons, petite fille, un peu de cran ! Nous avons, toi et moi, assez mangé de vache enragée. Les Cloade ont eu la vie belle, trop belle. On vivait sur le grand frère Gordon, comme des petites puces sur une grosse puce. Les gens de cette espèce-là, je les hais. Et pas aujourd’hui !

Elle protesta, choquée :

— Je n’aime pas qu’on haïsse les gens. C’est mal !

— Tu crois qu’ils ne te haïssent pas, eux ? Ont-ils été gentils avec toi ? Cordiaux ?

Elle répondit, avec un peu d’hésitation dans la voix :

— Ils n’ont pas été désagréables. Ils ne m’ont fait aucun mal.

Il ricana :

— Seulement, ils seraient ravis de t’en faire ! Ravis. S’ils n’avaient pas tellement peur pour leur propre peau, on te trouverait, un beau matin, un poignard coquettement enfoncé entre les épaules !

— Ne dis pas des horreurs pareilles !

— Soit ! Pas de poignard. Disons qu’on mettrait de la strychnine dans ton potage !

— Tu plaisantes…

Il remarqua que les lèvres de sa sœur tremblaient. Redevenant sérieux, il dit :

— Rassure-toi, Rosaleen ! Je veille sur toi et c’est à moi qu’ils auront affaire !

— Mais, si ce que tu dis est vrai, si réellement ils nous haïssent, pourquoi ne pas rentrer à Londres ? Nous n’aurions rien à craindre, puisque nous serions loin d’eux.

— Il te faut la campagne. Londres, tu le sais comme moi, ne te vaut rien.

— C’était à cause des bombes…

Elle frissonna et, les yeux clos, ajouta :

— Je n’oublierai jamais… Jamais !

Il lui posa la main sur l’épaule et la secoua doucement.

— Je te garantis bien que si ! Tu as été fortement ébranlée, mais maintenant c’est fini ! Il n’y a plus de bombes. Il ne faut plus penser à ça. C’est un souvenir à oublier. Le médecin t’a recommandé de rester à la campagne pendant un certain temps et c’est pourquoi je ne tiens pas à te voir rentrer à Londres.

— C’est vraiment pour ça, David ? Je croyais que… peut-être…

— Peut-être ?

— Je croyais que c’était peut-être à cause d’elle que tu ne voulais pas partir d’ici.

— Elle ?

— Tu sais bien qui je veux dire. La petite de l’autre soir, celle qui était dans les Wrens…

Le visage de David devint sombre.

— Lynn Marchmont ?

— Ne va pas me dire qu’elle ne t’intéresse pas !

— Lynn Marchmont ? Elle appartient à Rowley, cet honorable cul-de-plomb qui ne bouge de chez lui sous aucun prétexte.

— Je te regardais, l’autre soir, quand tu lui parlais.

— Voyons, Rosaleen !

— Et, depuis, tu l’as revue. C’est exact, hein ?

— Je l’ai rencontrée près de la ferme, l’autre matin. J’étais à cheval.

— Et tu la reverras…

— Forcément. Le pays est tout petit et tu ne peux pas faire un pas sans tomber sur un Cloade. Seulement, si tu crois que je suis amoureux de Lynn Marchmont, tu te trompes ! C’est une petite fille qui a une excellente opinion d’elle-même et qui est tout juste polie. Je souhaite à Rowley bien du plaisir. Crois-moi, cette petite Lynn, ce n’est pas mon genre !

Elle ne paraissait pas convaincue.

— Tu en es bien sûr, David ?

— Absolument.

Elle reprit, les yeux baissés :

— Je sais que tu n’aimes pas que je me fasse les cartes, mais elles disent quelquefois la vérité. J’ai trouvé dans mon jeu une fille qui nous apportait des ennuis et du chagrin, une fille qui venait d’au-delà des mers. Il y avait aussi un étranger brun, qui entrait dans notre vie et constituait pour nous un danger. La carte qui représente la mort était là, bien entendu, et…

David se levait.

— Tu m’amuses, avec ton étranger brun ! À part ça, tu n’es pas superstitieuse. Tu veux un conseil ? Méfie-toi des étrangers bruns !

Il riait encore en quittant la maison. Ses traits durcirent quand il s’aperçut qu’il n’était sorti que pour faire une promenade au cours de laquelle il espérait bien rencontrer cette Lynn, qu’il détestait parce qu’elle contrariait ses plans.

Rosaleen le suivit des yeux un instant. Elle le vit franchir la grille et s’éloigner par un sentier qui s’en allait dans les champs. Elle monta ensuite à sa chambre pour passer ses vêtements en revue. Elle ne se lassait pas de toucher son nouveau manteau de loutre. Jamais elle n’aurait cru posséder un jour une fourrure de ce genre-là. La chose l’émerveillait encore. Son inspection était loin d’être terminée quand la femme de chambre vint la trouver pour lui annoncer la visite de Mrs Marchmont, qui était au salon.

Adela attendait, les lèvres serrées, bien droite dans son fauteuil et le cœur battant deux fois plus vite qu’à l’accoutumée. Il lui avait fallu rassembler tout son courage pour se décider à faire appel à la générosité de Rosaleen. Encore avait-elle plusieurs fois remis au lendemain une démarche qui lui était d’autant plus pénible que les vues de Lynn sur cet emprunt n’étaient plus du tout les mêmes qu’au début, la jeune fille tenant maintenant que sa mère ne devait à aucun prix solliciter un prêt de la veuve de Gordon. Une nouvelle lettre du directeur de la banque avait fait comprendre à Mrs Marchmont qu’il fallait en finir. Lynn était sortie de bonne heure et Adela avait aperçu David Hunter qui se promenait dans la campagne. La voie était libre. Mrs Marchmont, estimant que Rosaleen serait beaucoup plus compréhensive que son frère, tenait avant tout à voir la jeune femme seule.

Sa nervosité s’apaisa quelque peu quand Rosaleen parut. Elle avait vraiment l’air peu intelligent et Mrs Marchmont se demanda si elle était « comme ça » avant ce bombardement qui l’avait si terriblement affectée.

Adela déclara d’abord, d’un ton enjoué, que la matinée était superbe.

— Mes tulipes fleurissent déjà, ajouta-t-elle. Où en sont les vôtres ?

Rosaleen posait sur la visiteuse un regard stupide.

— Je n’en sais rien.

Adela se demandait de quoi parler avec cette femme qui ne connaissait rien au jardinage non plus qu’aux chiens, les deux principaux sujets de conversation des gens qui vivent à la campagne.

— Évidemment, reprit-elle, d’une voix dont l’acidité, pourtant assez prononcée, lui échappait. Vous avez tant de jardiniers ! Ce sont eux qui s’occupent de ça.

— Je crois que nous manquons de personnel. Le vieux Mullara prétend qu’il lui faudrait deux hommes de plus. Malheureusement, la main-d’œuvre continue à demeurer extrêmement rare.

Mrs Marchmont eut l’impression que Rosaleen parlait comme un enfant qui répète ce qu’il a entendu dire à une grande personne. Cette seconde comparaison lui plut. C’était bien ça ! Rosaleen était comme un enfant. C’était peut-être ce qui faisait son charme, ce qui avait séduit cet homme d’affaires à la tête froide qu’était Gordon Cloade et l’avait empêché de voir que cette fille était bête et manquait d’éducation. Sa beauté à elle seule n’avait pu suffire. Bien des jolies femmes avaient essayé de prendre Gordon dans leurs rets. Elles avaient échoué. Toutes. Mais une femme-enfant pouvait avoir un attrait particulier pour un homme de soixante-deux ans…

Rosaleen ayant déploré l’absence de David, Mrs Marchmont se rappela l’objet de sa visite. David pouvait rentrer. Il ne fallait plus attendre. Les mots semblaient vouloir rester dans sa gorge, mais elle parvint pourtant à les prononcer.

— Je me demande… si vous consentiriez à m’aider.

— À vous aider ?

Rosaleen semblait n’avoir pas compris.

— Oui. La vie est devenue très difficile. La mort de Gordon a changé pour nous bien des choses…

Mrs Marchmont, à ce moment-là, détestait Rosaleen. Cette fille, qui la regardait avec des yeux ronds, savait pourtant bien ce qu’elle voulait dire. Elle avait été pauvre, elle aussi. Alors ? Adela fut sur le point de renoncer. Mais que faire ? Vendre la maison. Pour aller où ? On ne trouvait pas de petites villas à louer, surtout à des prix abordables.

Prendre des pensionnaires ? Mais il était impossible de se procurer des domestiques et, seule, elle ne pouvait pas faire la cuisine pour plusieurs personnes et s’occuper des chambres. Avec l’aide de Lynn, elle aurait peut-être pu s’en tirer. Mais Lynn allait épouser Rowley. Aller vivre avec Lynn et Rowley ? Non ! ça, jamais ! Alors, travailler ? À quoi ? Qui serait assez fou pour donner un emploi à une vieille femme qui ne savait rien faire et se fatiguait vite.

Elle s’entendit dire d’une voix sèche :

— J’ai besoin d’argent.

— D’argent ?

Rosaleen paraissait fort surprise. Comme si elle se fût attendue à tout, sauf à ça.

Adela reprit :

— J’ai un découvert à la banque et des factures à payer. Des réparations que j’ai fait faire à la maison. Il y a aussi les impôts… Vous comprenez, mes revenus ont diminué de moitié. Gordon m’aidait beaucoup. Pour la maison, il faisait faire les réparations, il s’occupait du couvreur, des peintres, de tout. Et puis, il me faisait une pension. Elle était versée à mon compte en banque tous les trois mois. Il me disait toujours de ne pas me faire de souci et, effectivement, tant qu’il a été là, tout a bien été. Mais aujourd’hui…

Elle avait dit tout cela avec beaucoup de peine. Elle se tut, à la fois honteuse et soulagée. Le plus dur était fait. Si la jeune femme refusait, voilà tout !

Rosaleen semblait extrêmement gênée.

— Je ne soupçonnais pas ça. Je n’aurais jamais pensé que… Quoi qu’il en soit, je demanderai à David et…

Adela, les mains crispées sur les bras de son fauteuil, risqua le tout pour le tout.

— Il ne vous serait pas possible de me donner un chèque… tout de suite ?

— Mais si !

Visiblement stupéfaite, Rosaleen alla à un secrétaire, explora les tiroirs à la recherche d’un carnet de chèques qu’elle finit par trouver, s’assit et se mit à écrire.

— Combien voulez-vous ?

— Est-ce que… cinq cents livres…

— Disons donc cinq cents…

Adela se sentait délivrée d’un poids. Les choses, en fin de compte, s’étaient très bien passées. Elle s’aperçut avec chagrin que ce qui dominait en elle, en ce moment, ce n’était point un sentiment de reconnaissance, mais l’orgueil un peu méprisant que lui inspirait un trop facile triomphe. Rosaleen, c’était indéniable, était un peu « simplette ».

La jeune femme revenait vers Mrs Marchmont et lui tendait gauchement le chèque qu’elle avait rempli. Elle paraissait maintenant bien moins à l’aise que la visiteuse.

— J’espère n’avoir rien oublié, dit-elle. Je suis vraiment désolée…

Adela prit le chèque. L’écriture était enfantine. Elle lut : « … à l’ordre de Mrs Marchmont… cinq cents livres… Rosaleen Cloade. »

— Vous êtes vraiment très bonne, Rosaleen. Je vous remercie.

— Je vous en prie ! J’aurais dû me douter…

— Si, ma chère, c’est vraiment très bien de votre part…

Le chèque dans son sac à main, Adela Marchmont avait l’impression d’être devenue une autre femme. Rosaleen s’était réellement montrée très gentille. Il convenait maintenant de ne pas prolonger l’entretien. Mrs Marchmont prit congé et se retira. Dans l’allée, elle rencontra David qui rentrait. Elle le gratifia, d’un bonjour aimable et s’éloigna d’un pas pressé.

 

Le flux et le reflux
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